Les Allemands à Courdimanche, chez nous

“Je suis devenu européen pour ne plus revoir la guerre”

Maman avait fait faire une salle à manger dans ce qui était un cellier avant. La Kommandantur logeait dans cette pièce. Les Allemands sont restés là pendant trois semaines.

Leur commandant était un homme cultivé et très strict, il avait dit à ma mère :
- « Si un de mes hommes fait des débordements, venez me prévenir. »
Il y avait des grenades partout, partout.

Quand ce commandant a pris la décision de fusiller Claire Girard et Raymond Berrivin et un troisième homme, ça s’est passé ici. Claire Girard avait la responsabilité d’une exploitation dans l’Oise. Dès que Paris a été libéré, elle a voulu retourner dans l’Oise, en traction. Ils se sont fait arrêter et comme les Allemands « auraient trouvé » une douille de balle dans leur voiture, ça a suffi pour les faire fusiller.

Quand le commandant a pris la décision, il a dit à ma mère :
- « C’est triste la guerre, mais je ne peux pas faire autrement, peux pas faire autrement ! »
Il avait un lieutenant dont il se méfiait, un sale type, un SS, il ne parlait soi-disant pas le français, mais il lisait Honoré de Balzac dans le jardin. Un vrai SS.

J’avais 13 ans et j’étais blond aux yeux bleus. Le soir, le commandant voulait me prendre sur ses genoux. J’étais assez réticent, mais mes parents me disaient :
- « Tu dois ressembler à son fils. »
Il avait, en effet, un fils de mon âge. Il me racontait sa jeunesse. Il s’est bien conduit avec nous, ici à la maison, mais il était embarqué dans un système, il n’avait pas le choix.
Pour un rien, il disait : « C’est triste la guerre. »

J’ai vu mon grand-père pris en otage, un dimanche, parce qu’un avion avait été touché et les parachutistes s’étaient cachés… Les Allemands ont emmené six otages à Ableiges. Ils avaient aussi
pris le maire, M. Langlois et le vacher de mon grand-père.

Comme ils étaient partis avec de vieux vêtements, ma grand-mère a demandé à mon oncle d’aller porter une chemise propre à mon grand-père.
- « Il n’en aura pas besoin, demain il sera mort ! » lui a-t-on répondu.
Il est revenu bouleversé et n’a rien dit à ma grand-mère.
Mon grand-père aurait dit :
- « Nous n’avons pas caché les parachutistes, parole de militaire ! »
Ils ont été relâchés deux jours après.

Quand on a vu tout ça on n’a pas envie de le revoir. Même si l’Europe ne sert qu’à ça, c’est pas mal. J’ai voté l’Europe pour ne plus revoir la guerre.

Les prisonniers de guerre et le service de travail obligatoire

Mes frères (Jean, prisonnier de guerre et Paul, requis par le service de travail obligatoire) sont rentrés en 1945. On leur envoyait des messages personnels enfermés dans des tubes d’aspirine cachés dans des gâteaux, ma soeur soulignait des lettres dans un roman pour coder le message
qu’on voulait envoyer.

L’un participait au sabotage des trains en mettant du sable dans les moyeux des roues. L’autre faisait sauter les fusibles du poste de radio du patron de la menuiserie où il travaillait, pour ne pas qu’il puisse écouter Hitler.