La villa gallo-romaine

Objets trouvés lors du diagnostic archéologique en 2009

Rencontre avec M. Lefeuvre, archéologue au service départemental d’archéologie du Val-d’Oise, entretien du 13 décembre 2011.

Qu’avez-vous découvert à Courdimanche ?

J’ai dirigé en 2009 un diagnostic archéologique au lieu-dit « le Maulu » à l’emplacement de la ZAC de la Touffe qui est devenue, depuis, la future ZAC du Bois d’Aton.
Un diagnostic avait déjà été réalisé en 1997, lors de la création du terrain de football synthétique. Les archéologues avaient alors découvert un petit établissement daté de la fin de la protohistoire, c'est-à-dire de la période gauloise.

En 2008, un autre diagnostic a été réalisé par le service départemental d’archéologie du Val-d’Oise à l’emplacement prévu pour une nouvelle caserne de gendarmerie. La parcelle était petite, mais elle recelait les traces d’une villa galloromaine.

En 2009, tous les terrains prévus pour la ZAC ont fait l’objet d’un nouveau diagnostic beaucoup plus vaste. Nous y avons découvert une grande ferme datée du Ier siècle avant J.-C. au IIIe siècle après J.-C. Au début, c’est une ferme de tradition gauloise qui évolue au cours du IIe siècle après J.-C. en une grande villa de pierre, typique de l’architecture romaine.

En plus, nous avons trouvé quelques vestiges beaucoup plus anciens qui datent de l’âge du bronze (2000-1200 avant J.-C.). Ils sont peu spectaculaires mais très intéressants, car rares dans le Val-d’Oise. Enfin, le terrain était traversé par une route datée du XVIIIe-XIXe siècle.

Comment intervenez-vous ?

La loi sur l’archéologie préventive de 2003 définit la procédure d’intervention des archéologues.

Quand il a été décidé d’aménager une ZAC sur la parcelle du bois d’Aton, une demande a été transmise au service archéologie, dépendant de l’Etat, chargé d’évaluer le potentiel archéologique ou le danger pour le patrimoine. Comme cela était le cas, le service départemental d’archéologie a été chargé de faire un diagnostic. C'est-à-dire creuser des tranchées à la pelleteuse, régulièrement espacées, pour couvrir 10% du terrain et constater ce qui est conservé ou non.
C’est grâce à ces « fenêtres » que l’on a découvert une villa gallo-romaine.

Concrètement, on utilise une pelleteuse pour enlever les premiers centimètres de terre végétale. Il faut oublier le cliché de l’archéologue avec son pinceau. Cela ne représente qu’une toute petite partie de son travail. On retire ensuite les sédiments récents déposés par l’eau ou le vent par exemple. Puis on arrive aux niveaux
archéologiques, s’il y en a, que l’on reconnaît à de légères différences de teinte. Elles s’expliquent par des mouvements de terre anciens. Un apport de déchets peut donner une coloration plus sombre ou plus claire.

On retrouve également les fondations des murs. Ce sont de simples tranchées remplies de blocs de pierre.

Toutes ces structures archéologiques sont élevées et vidées pour récupérer les objets.

Cela peut être de la céramique, du métal (comme le bronze et le fer), du verre, des ossements…, qui peuvent donner lieu à une datation.

La céramique est le matériau qui est généralement utilisé pour dater, car elle possède plusieurs avantages. D’abord, les poteries sont des biens de grande consommation dont on retrouve beaucoup de fragments ; ensuite, la céramique est imputrescible ; enfin, elle est soumise aux modes, aux couleurs et ses formes évoluent constamment au cours de l’histoire et parfois très vite, ce qui permet une datation précise.

À Courdimanche, nous avons retrouvé beaucoup de céramique sigillée, typique de l’antiquité romaine, d’aspect rouge très brillant. C’est une vaisselle demi-luxe, un peu l’équivalent de notre service du dimanche. Elle est façonnée à l’intérieur de moules décorés avec des sceaux – d’où son nom – représentant des scènes mythologiques, naturalistes de chasse… ou même érotiques ! Parfois une estampille au fond du vase donne le nom du fabricant. C’est en quelque sorte la marque de l’artisan ou de son atelier.

Le mobilier en métal est également abondant. Nous avons collecté des clefs très différentes des nôtres, puisqu’elles ne fonctionnent pas par rotation mais par soulèvement du loquet. Et aussi des fibules (sortes d’épingles à nourrice servant à fermer les vêtements), des bracelets en bronze ornés de pâte de verre ou de pierres semiprécieuses, une bague…

La villa est le lieu de résidence d’un grand propriétaire terrien qui pratique l’agriculture et l’artisanat.

Les témoignages agricoles sont un soc d’araire, le ferrage d’une pelle en bois, une sonnaille pour le bétail. Pour l’artisanat, on suspecte une activité de bijouterie à cause de la découverte d’un fléau de très petite balance, d’un marteau d’orfèvre et de plusieurs bracelets identiques.

Après le diagnostic, l’Etat demande de compléter les connaissances avant la construction de la ZAC. Il va falloir décaper entièrement la villa pour la fouiller
intégralement. Contrairement au diagnostic, la réalisation des fouilles est soumise à la concurrence.
Un appel d’offre va donc être effectué pour une fouille prévue prochainement.

Peut-il y avoir des retards pour le début des travaux ?

Les chantiers archéologiques ne doivent normalement pas retarder les travaux car les archéologues interviennent très en amont des projets de construction. Ensuite, la grande majorité de nos découvertes ne nécessitent pas une préservation sur place. Le but n’étant pas de conserver les traces à tout prix mais de les documenter par l’étude scientifique pour mieux comprendre.

Où sont les objets actuellement ?

Les objets sont conservés au service départemental d’archéologie pour étude scientifique. Ils seront ensuite répartis entre les propriétaires. Dans le cas d’une fouille, ils appartiennent pour moitié à l’Etat et l’autre moitié au propriétaire du terrain.

A-t-on découvert d’autres villae ?

Nous connaissons beaucoup de villae galloromaines, mais seulement par l’archéologie aérienne. Des campagnes photographiques réalisées en Picardie, il y a quelques années, montraient une villa tous les 5 km, dans des plaines agricoles comparables à celles de Courdimanche. Nous connaissons notamment l’existence d’une autre villa à Sagy. Il en reste donc encore beaucoup à découvrir.

Il faut aussi souligner que tous les sites archéologiques ne sont pas détectables depuis les airs. Le type de culture joue un grand rôle pour leur détection. Par exemple dans un champ de blé, les épis seront moins hauts à l’aplomb de murs ruinés. On peut aussi compléter les connaissances en ayant recours à la prospection pédestre. Ce sont alors souvent des équipes bénévoles qui parcourent les champs pour ramasser des indices remontés à la surface par les labours ou l’érosion.

Quelle est la superficie d’une villa ?

Une villa s’étend sur plusieurs hectares en comptant l’ensemble des bâtiments. Ils sont répartis en deux enclos. D’une part, la pars urbana correspondant à l’enclos privé du propriétaire avec sa domesticité et certaines activités artisanales. Il faut imaginer que le bâtiment à lui seul mesure 100 à 120 mètres de long. D’autre part, la pars rustica, c’est-à-dire une très grande ferme pour le bétail, les réserves de grain, les écuries, les étables, les granges…

Et celle des terrains agricoles ?

La superficie de l’exploitation est un débat encore ouvert entre les archéologues. Au moins 100 hectares, peut être plus. En tout cas, cela dépend des régions et du type d’agriculture, qui est souvent extensif dans l’Antiquité.

A Courdimanche, on imagine que le domaine a pu être commun avec celui de la villa de Sagy, probablement plus luxueuse. Notre villa serait l’habitat du villicus, c'est-à-dire le contremaître qui gère au jour le jour les intérêts du propriétaire.

Il faut souligner qu’à cette époque, l’agriculture était quasiment industrialisée et très tournée vers l’exportation. Rome se sert de la Gaule comme d’une réserve de blé qui irrigue tout l’Empire jusque dans ses confins orientaux… déjà une mondialisation des échanges !

Combien y avait-il de personnes ?

Difficile à dire. Il y avait les employés qui vivaient sur la villa et les ouvriers qui rejoignaient l’exploitation pour les gros travaux. L’esclavage est par contre très peu attesté en Gaule du Nord. En tout état de cause, le volume de main-d’oeuvre devait être équivalent à ce qu’il était dans une grande ferme jusqu’au XIXe siècle, avant la mécanisation de l’agriculture.

Et la voie que vous avez découverte ?

Oui, nous avons dégagé un tronçon de l’ancienne route Beauvais-Orléans. Elle est probablement d’origine gauloise, mais elle n’est conservée que dans son état des XVIIIe et XIXe siècles. Aujourd’hui, il ne s’agit que d’un petit chemin qui longe le terrain de football.

La fouille nous a donné l’occasion de comprendre les modes de construction des routes modernes, ce qui est très peu connu. Sur ce sujet, nous avons une image très théorique issue des textes historiques, mais sur le terrain, la réalité est souvent bien différente.

Notre travail s’enrichit de cette confrontation entre les sources historiques qui donnent le témoignage d’une époque et l’archéologie qui apporte des réalités factuelles.