La terre à Courdimanche

C’est quoi être paysan à Courdimanche, aujourd’hui ? 

Ma maman était de Courdimanche et j’avais deux oncles agriculteurs. J’ai pu démarrer en 1989, sur deux fermes à Courdimanche et à Livilliers, avec environ 80 hectares. Mes deux oncles Lointier et Carpentier m’ont appris à travailler ; j’ai repris la ferme de M. Carpentier et j’ai évolué.

On n’est plus que deux agriculteurs, avant ils étaient cinq, six et il y avait des animaux. On n’habite même plus sur la commune.

Les propriétaires des parcelles que je travaille, sont l’Etat, des propriétaires privés ou la commune. Avec l’Etat, ce sont des baux annuels, ils peuvent reprendre leurs parcelles l’année suivante.
On a quelques propriétaires, de vieilles familles de Courdimanche. Environ 100 hectares sur Courdimanche. Sur Mirapolis ma famille en avait beaucoup.

Quelles cultures récoltez-vous ?

La betterave sucrière, le blé, le maïs, le colza et depuis quatre ans le miscanthus giganteus (une plante chinoise).

Au départ c’était un projet expérimental pour la chaufferie de la communauté d’agglomération de Cergy-Pontoise. Il y a un hectare et demi sur Courdimanche au bord de la nouvelle déviation, vers Mirapolis. Les plantes font 2,50 m de haut. On a dû acheter le plan de miscanthus en Allemagne ; il
devait y avoir 150 hectares.

L’avantage était de le récolter pour capter le CO2 (dioxyde de carbone) de la chaufferie. Courdimanche est dans le périmètre de la chaufferie. La chaufferie existe, mais le projet miscanthus pour chauffage urbain n’existe plus. Alors, je me suis associé avec un cousin pépiniériste, et maintenant on le vend comme paillage aux communes qui ne mettent plus de produits phytosanitaires dans les plates-bandes. Une couche, et l’herbe ne pousse pas. On le livre en tracteur, en vrac.

On le récolte fin février/mars, avec une machine spéciale, une ensileuse, on le broie et on le vend aux communes de Conflans- Ste-Honorine, Cergy et peut-être à Courdimanche ? C’est très volumineux, on fait entre 10 et 14 tonnes à l’hectare. Pour comparer, un mètre cube de miscanthus c’est 300 kg ; un mètre cube de terre c’est 1.300 kilos. La production donne au bout de trois ans et dure entre douze et quinze ans. Elle est cultivée en Allemagne, très bio, sur des centaines d’hectares. Ils font des bouchons en le compactant pour les chaufferies. Pour refaire le plant avec les rhizomes, c’est beaucoup de travail. Il faut arracher, réduire, planter avec une vieille machine à arracher les pommes de terre entre 13.000 et 15.000 pieds à l’hectare.

Et les betteraves ?

La campagne de la betterave sucrière c’est du 15 septembre au 10 janvier. Si le temps vient au froid on couvre les silos avec des bâches.

La sucrerie est à Etrépagny, pour St-Louis Sucre. Après les betteraves, on sème du blé d’hiver avant le 20 novembre qui sera récolté en juillet/août puis je remets du colza ou du maïs : ce sont des têtes d’assolement, ce qui fera du bon blé derrière. L’assolement se fait aussi en
fonction de la grandeur des parcelles, on regroupe pour ne pas courir partout.
Le maïs est livré à un négociant de Génicourt et part sur Rouen, puis vers des pays étrangers.

Pouvez-vous nous expliquer les traitements ?

Sur une betterave on met de l’engrais, un oligo-élément, le bore, et un fongicide (contre les champignons parasites). On peut désherber une fois ou quatre fois, le matin avec des doses contrôlées, des microdoses ; on peut aussi faire du binage mécanique, ça évite un passage de produits. Par temps sec on traite moins. Si c’est humide et chaud, on sera amené à traiter plus souvent, cela dépend de l’herbe. On n’a pas des terres propres, on doit mettre ce qu’il faut, on peut perdre jusqu’à 10 tonnes à l’hectare.

L’année dernière on a eu 80 tonnes par hectare. Mais dans les parcelles à Sagy je n’ai pas pu me débarrasser des mauvaises herbes, j’ai eu 45 tonnes par hectare, car je suis allé désherber trop tard. On ne va pas surdoser, les gens de Courdimanche peuvent être rassurés. Il faut que tout le monde aille dans le même sens, les industriels, les communes. Chaque produit a un spectre particulier, il y en a pour les coquelicots. Quand le chardon envahit la terre, il faut traiter.

Aujourd’hui c’est une vraie entreprise, à 80 quintaux l’hectare je gagne de l’argent, à 60, j’en perds ; on a des emprunts. On ne peut pas détruire l’outil et gagner de l’argent, alors il faut essayer de trouver un juste milieu.

Quel est votre objectif ?

Minorer les coûts pour payer les charges et vivre, et minorer l’impact écologique.

Êtes-vous prêt à faire plus ? Oui, si c’est pour tout le monde pareil. Pour être compétitif on doit faire comme cela, je ne peux faire moins. Je ne suis pas prêt à faire de l’agriculture biologique, c’est un autre métier. Du bio en grande culture, on ne peut pas gagner sa vie et il faut plusieurs années.

J’ai ma conscience pour moi, je ne veux pas détruire mon outil de travail, la terre c’est pour demain. Le souci, c’est le béton sur les terres. J’avais 15 ans quand ils ont fait Mirapolis, il y avait là-bas 8 mètres de terre végétale, la meilleure de France.
C’est en train de faire marche arrière, on ne fait plus ce qu’on veut avec le parc à partir de Sagy, mais il y a encore de quoi construire, c’est dommage ! Je ne pense pas que la mairie ait envie de construire à tout-va.

Il y trente ans il y avait 600 habitants, l’évolution est incroyable.

Comment voyez-vous l’avenir plus lointain ?

Nous sommes amenés à disparaître. Quand « ils » font des choses, des infrastructures routières par exemple, on aimerait être sollicités, « ils » pensent au bus, mais « ils » ne pensent plus qu’il y a encore de la ruralité : vous tournez la tête à droite ce sont des logements, à gauche ce sont des terres…
Avec 70 hectares à titre précaire, s’ils (l’Etat) les reprennent, ce sera compliqué. Ils (l’Etat) m’en ont pris dans une autre commune, il y a deux ans pour construire, c’est aujourd’hui une friche, il n’y a plus d’argent, rien n’a été construit.