La ferme Lointier

Parlez-nous d’abord de votre famille

Je suis né ici. La famille Lointier est la plus vieille famille de Courdimanche. 

Une famille très éprouvée, ma grandmère était veuve de guerre et maman veuve à 39 ans. Ce sont presque toujours les femmes qui ont tenu la ferme.

On trouve des Lointier très tôt, dès 1760. On est un peu picard. Mon ancêtre, Marguerite de St-Leu, s’est mariée avec un drapier dénommé Lointier ; ils ont eu trois garçons, un militaire, un prêtre, et un paysan qui est venu s’installer ici. Elle est enterrée à l’église de Longuesse.

Les Lointier étaient métayers et au fur et à mesure, sont devenus petits propriétaires.

Je suis le descendant des Lointier, il n’y a plus que moi. Nous avons eu des filles alors les petits-enfants pourront prendre, s’ils le veulent, le nom Lointier pour que les Lointier vivent encore un peu. Sinon cette famille va s’éteindre.

Racontez-nous votre jeunesse

J’avais une mère extraordinaire, mon père, un homme de l’époque. « Un homme, un cheval, 10 hectares » me disait-il.

On avait une vingtaine de vaches, des chevaux, un charretier, un vacher. On traversait le village pour aller dans les prés au sud de Courdimanche. On se levait à 3h30, le laitier passait à 6h30.

On n’est jamais allé en vacances avec les enfants, mais on n’a pas de regrets, on était tous pareils. On regardait la télé sur des chaises. On a toujours acheté pour notre confort quand on avait les moyens de le faire.

J’avais des lapins, tous les jeudis matin j’en donnais 35 au boucher.
C’est avec ça que je transformais l’intérieur de la maison. Tout pour la ferme d’abord - mais on n’a pas été malheureux, ajoute Mme Lointier.

De 1940 jusqu’en 1950 il y avait 5 ou 6 agriculteurs et 40 chevaux, c’était impressionnant quand ils montaient la côte le soir après la journée. Il y avait au minimum 300 bovins. Le village était ceint de prés car c’était humide.

Après 1947/48 il y a eu deux agriculteurs étrangers au pays, qui sont arrivés, sinon les enfants reprenaient les fermes. J’ai commencé par conduire les chevaux et j’ai fini avec un ordinateur dans mon tracteur, j’ai vu l’évolution.

Parlez-nous de votre grand-père !

Un matin, j’avais 16 ans, mon père parti, mon grand-père, m’a dit : « Tu n’es pas tout seul, si tu veux évoluer il ne faut pas rester derrière, il faut aller voir à l’extérieur. »

Il avait beaucoup de responsabilités à la coopérative, au Crédit agricole et au Syndicat betteravier, pas de certificat d’études, officier de la Première guerre.

Mon grand-père Carpentier, un grand bonhomme : « T’attends jamais à un compliment de ma part. » Il ne m’a pas fait de cadeau mais c’était un homme juste, rude mais juste. Les deux ouvriers aussi ont été très chouettes avec moi, je leur dois beaucoup, le charretier et le vacher.
Mon grand-père avait un très beau solitaire (une bague) qu’il avait perdu le jour du mariage de son fils en 1946 ou 1947.

Un jour, en remontant de plaine, j’ai vu mon grand-père en larmes, on venait de retrouver la bague qui brillait sur le sol. Il venait de pleuvoir. C’était un grand jour, alors avec sa deux-chevaux, on est allé à Pontoise m’acheter un beau vélo ; je suis revenu de Pontoise à vélo, un beau vélo, on
était dans les années 50/52 ; j’avais le plus beau vélo de Courdimanche et des vélos neufs on n’en avait qu’un dans sa vie.

Vous aussi avez eu des responsabilités ?

Oui, au conseil d’administration de la coopérative, trésorier, puis président des planteurs de betteraves de l’usine de Puiseux, qui n’existe plus, même si on la voit encore et à la chambre d’agriculture au moins six ou sept ans, au Crédit agricole et au tribunal de grande instance où j’ai beaucoup appris. Une de mes qualités c’est de savoir écouter.

Mon épouse a compté que je passais trois jours par semaine en dehors de la ferme. Elle m’a beaucoup aidé, prenait les rendezvous. Sans elle, je n’aurais pas pu. Dans notre métier, il faut être solidaire.

Et les expropriations ?

C’est ce que j’ai le moins aimé. Le service des domaines avait fixé le prix, acheter 4 francs* aux agriculteurs pour revendre 100 francs*.
Dans mes discussions c’était un argument, mais eux répondaient qu’ils amenaient la viabilité ; quand on a calculé ça revenait à 20 francs* le mètre carré, ils gagnaient encore beaucoup.

On a vu nos exploitations diminuer, les terres abandonnées, redistribuées aux autres.

Et depuis votre retraite ?

On a pris notre retraite à 66 ans en 1998, mes neveux ont repris la ferme. J’ai toujours acheté des terres alors j’ai été endetté toute ma vie ; l’inflation payait les intérêts. 

Je veux mourir dans cette maison, cette ferme à cour fermée. C’était petit pour notre activité, maintenant c’est assez grand. Je suis malade mais je me soigne, je continue d’aller à la chasse et faire le jardin de 750 mètres carrés.

Ne pas se dire « on ne peut plus ».
* 4 francs : 0,61 € - 100 francs : 15,24 € - 20 francs : 3,05 €

Il y avait 365 habitants à la guerre et après 1947/48 des lotissements, à l’endroit de l’ancienne gare, ont été construits, des pavillons pour les jeunes du village, la cité St-Martin et la cité pour Poissy (pour les ouvriers de l’usine Peugeot), la cité St-Louis, une quinzaine de pavillons, chacune. Cela se
passait bien, il n’y avait pas encore 600 habitants. Mais quand beaucoup de monde est arrivé de l’extérieur, la mentalité a changé, l’égoïsme s’est installé, c’est dommage, il n’y a pas eu d’ouverture.

Le curé, qui était très large d’idées, nous avait invités pour qu’on fasse connaissance mais ça ne s’est pas perpétué ; je connais des gens dans le nouveau village mais ça ne se lie pas.
Le nouveau village, c’est sur le Champ d’Arthur, Arthur Carpentier, mon grand-père.

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