La ferme Leuregans

Comment vous êtes-vous installé à Courdimanche ?

Mon père avait une ferme à Tessancourt avec beaucoup de cailloux, rien de bon. Le couple Langlois était ici, dans cette ferme, à Courdimanche, avant mes parents.

Un jour, en allant au marché à Meulan, Mme Langlois et son mari dans leur voiture à cheval passèrent près de mon père qui étalait du fumier, et en le voyant travailler M. Langlois dit :
- « Si un jour je cède ma ferme, c’est un gars comme ça que je veux, car il met beaucoup de fumier. »

Deux ou trois ans après, quand il est mort du tétanos, Mme Langlois est venue nous proposer de prendre sa ferme.
Et c’est comme ça qu’on est venu ici à Courdimanche.

En 1945. Mon père aimait beaucoup l’élevage, il a donc acheté un troupeau de vaches, 8 chevaux ; il avait le tracteur à chenilles de M. Langlois (il est même parti en exode avec, jusqu’à Tours avec des cales en bois entre les chenilles pour ne pas les user).
J’ai un souvenir de ce tracteur, un souvenir précis du moteur auxiliaire à essence ; c’était un cinéma pour le démarrer ! Je ne l’ai jamais conduit…

Quel était le rythme de vie à cette époque-là ?

Nous étions donc locataires de Mme Langlois. Les terres étaient meilleures ici qu’à Tessancourt. On avait 6 ouvriers permanents et 6 ouvriers pendant les saisons, 15 à table tous les jours, des fois deux services pendant la saison des battages. On a eu des Bretons puis des Belges, des Italiens, des Espagnols puis des Algériens pour biner les betteraves. On faisait du cidre pour les tablées de saisonniers, tâcherons.

Ils venaient pour six mois : plantation, démariage des betteraves, binage, foins, moissons et arrachage des betteraves. Ils repartaient en novembre.

C’était une autre vie, il y avait du boulot toute l’année. De nos jours, sans l’élevage, l’hiver c’est plus calme.

Le blé était semé avec un semoir. Les betteraves arrachées à la main et emmenées à la sucrerie. On semait les betteraves comme les radis. Une graine de betterave donnait trois pieds, il ne fallait laisser qu’un seul pied, cela s’appelait le démariage. Ensuite on a eu des graines décortiquées, la moitié en donnait encore deux, il fallait les démarier. Enfin, on a eu les graines monogénétiques, une graine, un pied. On avait moins de travail.

Pour vendre les betteraves, elles étaient « pesées » avec le système de la pesée géométrique : avec une chaîne d’arpenteur on mesurait 10 m, on arrachait les betteraves et avec le géomètre de la sucrerie, on les pesait.

La sucrerie de Puiseux a été supprimée dans les années 90. Avec la sucrerie d’Etrépagny, les betteraves sont à nous jusqu’à la livraison à l’usine, il faut donc les protéger du gel avec des bâches.

C’était une ferme de 150 hectares avec plusieurs propriétaires, cinq pour un seul locataire. Avec 50 hectares on avait du mal à vivre, maintenant il faut 150 hectares. Ce n’était pas viable, c’est pourquoi beaucoup de jeunes sont partis à l’usine et ont loué leurs terres. J’ai arrêté, il y a six ans, en 2005.

La commune faisait 550 hectares, j’avais 50 hectares sur Courdimanche et 100 hectares sur Sagy. Mes fils auraient pu reprendre. Mais on était près de la ville avec trop de risques de reprise de terre, ils ont préféré faire autre chose.

Après mon père, j’avais repris la ferme, supprimé les bêtes, embauché un chauffeur pour conduire le tracteur. Passionné par ma ferme, j’ai acheté les bâtiments et une partie des terres.

Et les traitements ?

Je faisais au début un traitement sur les blés et un sur les betteraves, c’est arrivé à 4 ou 5 ou 6 par an, maintenant on diminue mais les rendements diminuent aussi. J’ai vu l’évolution. Je voyais bien qu’on allait dans le mur, il faut faire de l’élevage, et sans engrais on ne peut pas cultiver la terre.

Avant, quand on coupait le blé on enlevait toutes les mauvaises herbes et on les emmenait à la maison.

Maintenant, avec la moissonneuse, les mauvaises herbes restent dans le champ. J’ai été quarante ans sans voir de coquelicots. Maintenant les coquelicots et les bleuets reviennent. Mon voisin a essayé de diminuer les traitements, c’était pas mal mais moins de rendement et avec la sécheresse de 2011 il a pris un « rude bouillon ».

Autrefois, un rendement c’était 40/50 quintaux l’hectare avec beaucoup de fumier, et des légumineuses qui pren-nent l’azote de l’air, alors pas besoin de rajouter de l’azote. Si on faisait du soja on mettrait beaucoup moins d’engrais, mais le soja est importé d’Amérique. Les OGM, ça ne va pas durer, c’est une histoire de dix ans, tous les produits au bout de dix ans ne marchent plus, les plantes vont résister. La nature reprend toujours le dessus.

Vous avez été expropriés ?

Dans les années 65, on est allé camper à la préfecture. On était 40 agriculteurs et maraîchers, 6 de Courdimanche. Quand on nous a dit qu’on allait prendre nos terres 1,35 franc du m², et que la ville les achetait pour les revendre en terrain à construire, nous n’étions pas d’accord.
On a organisé des manifestations, avec des comités de défense. Il y a eu des actions « violentes », comme mettre du sable dans les réservoirs, casser les pompes à injection, des manifestations avec les CRS. Pas de bagarre.

On s’est fait évacuer par les CRS, on n’a pas résisté, ils savent se battre, eux ! On invitait la population à nous rejoindre, mais seuls les propriétaires et les agriculteurs se sentaient concernés. Les commerçants étaient même contents, ils croyaient faire du commerce, ils ont été mangés par les grandes surfaces. Ils ont commencé par construire la préfecture au milieu des champs. On a même arrêté les bulldozers. Ils payaient au fur et à mesure qu’ils prenaient les terres. La ferme Joly a disparu.

J’étais moins concerné, étant sur Sagy. Ils m’ont pris 30 hectares en tout, mais j’ai gardé la même surface car j’ai récupéré des terres qui n’étaient pas expropriées.

On a obtenu qu’ils payent plus vite, les prix ont augmenté. C’était mieux à Roissy, ils achetaient la ferme entière et les gens pouvaient ainsi acheter une autre ferme ailleurs. Ici ils achetaient au fur et à mesure des besoins. Il y avait une règle : s’ils en prenaient plus de la moitié, ils étaient obligés de tout prendre, mais ils n’en n’ont pas tenu compte. M. Thomassin a vendu toute sa ferme, 800 hectares. M. Joly a été exproprié quatre ou cinq fois.

- « Vous allez me ranger ce bordel » avait dit, dans les années 60, de Gaulle à Delouvrier dans son hélicoptère en survolant la banlieue.

Il faudrait aujourd’hui améliorer le transport.

Et voilà qu’ils construisent sur les parkings à Cergy-le-Haut ! Et on parle de gare TGV à Mirapolis, à Achères !

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