La ferme Cavan

Comment êtes-vous arrivé à Courdimanche ?

Nous sommes originaires du Pas-de-Calais, d’une famille nombreuse. Notre ferme là-bas était trop petite. On avait d’abord repris une ferme dans l’Oise mais la terre était mauvaise, il y avait beaucoup trop de lapins et on ne récoltait rien. Quand on a visité la ferme Cavan, on n’était pas les seuls, mais j’ai été retenu par le propriétaire. C’était en 1952.

Nous étions fermiers d’une dizaine de propriétaires : mon fils en a 36 aujourd’hui, des propriétaires de quelques ares ou de dizaines d’hectares. On s’est agrandi en 1956 avec les 60 hectares qu’on a repris en location à Saillancourt, à deux kilomètres à vol d’oiseau de Courdimanche.

Dans cette région, on a un meilleur climat, un microclimat avec deux degrés de plus ; dès qu’on traverse la Somme, la luminosité est plus intense pendant très longtemps, cela se traduit par une récolte plus hâtive et plus
facile.

Les moissonneurs du Nord venaient faire la moisson quinze jours avant chez eux. Les migrations de batteurs et de moissonneuses batteuses existent toujours.

Vous faisiez des betteraves aussi ?

Aujourd’hui les rendements peuvent atteindre 100 tonnes de betteraves qui donnent 16 tonnes de sucre. Nous avions des graines polyploïdes ; il y avait 4 graines dedans, maintenant c’est une seule plante pour une seule graine. Avant on les plantait en ligne, il y avait 15 kilos par hectare, maintenant on met 10 graines au mètre carré.

Et l’expropriation ?

Ce fut une bouée de sauvetage pour certains agriculteurs : vendre pour construire.
« Il y a expropriation, la ville nouvelle c’est un fait, vous n’y pouvez rien, maintenant battez-vous pour les prix ! »
Le prix a été raisonnable. Mais on m’a reproché que je n’étais pas originaire de Courdimanche, que je venais sacrifier le pays !

Oui, quand on vend, on perd l’outil de travail et ça fait augmenter les prix ailleurs. Certains sont partis en ayant touché des indemnités pour s’implanter ailleurs.
J’ai été maire de Courdimanche de 1959 à 1971.

Quelle superficie cultiviez-vous ?

En arrivant en 1952, nous cultivions 108 hectares avec 14 personnes ; il y avait 4 charretiers, un homme de cour pour l’entretien, un vacher, des saisonniers pour le démariage des betteraves, la moisson, le ramassage des pommes de terre et les betteraves, 12 chevaux et un tracteur.
Et une trentaine de vaches laitières qui donnaient 40 litres de lait par jour.
Les vaches adoraient la provende (mélange de betteraves et de paille qui fermentait).

Le vacher faisait la traite le matin et le soir, la première à 4h du matin, le laitier passait à 6h et le soir le lait était vendu à 5h dans le village, dans un local entre chez les Carpentier et Mme Cavan.

Qu’avait la ferme Cavan de particulier ?

Le plan de la ferme, c’est celui de la ferme typique du Vexin, à cour fermée. C’est dommage de voir cette ferme Cavan maintenant, de l’avoir « abîmée ».

C’est vrai, cette maison n’avait rien de niveau, c’étai t donc compl iqué pou l’entretenir. Les fermes sont plus belles vers le coeur du Vexin.

Qu’est-ce qui a le plus changé ?

On doit se rappeler qu’un « paysan » habite dans le pays. Avant il y avait les cueilleurs et chasseurs. Les cultivateurs, ceux qui ont commencé à cultiver avant les agriculteurs
(a g r i c o l a e n l a t i n , q u i v e u t d i r e laboureur). L’agriculteur est devenu laboureur, puis il y a eu la mécanisation.
Les Gaulois avaient inventé la moissonneuse. La véritable révolution agricole ce fut l’hydraulique, après la guerre, et l’arrivée des tracteurs américains Ferguson et Ford.

En 1945 on a eu droit à un petit tracteur Ford, de 18 CV. C’était magnifique la première fois que j’ai labouré. Mon copain, avec ces deux chevaux à côté, avait arrêté de labourer ; il me regardait, étonné, écoeuré même !
Les vaches laitières ont disparu en 68, juste avant les événements.

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